Image

TOP 5 des écrivains sportifs

La littérature est une activité bien trop haute et spirituelle pour s’occuper du sport… Voyons. Aujourd’hui, les publications de fictions sportives sont nombreuses[1] et, malgré tout, le préjugé reste tenace. Un écrivain ne pourrait-il pas rêver d’un match au fil de l’écriture d’un roman ? Un athlète éprouver des sensations physiques dans un poème ? Certainement, mais à partir de quand commence-t-on à « écrire le sport » ? Embarquons dans ma machine à remonter le temps pour nous remettre les idées en place…

Image

Le « sport » est né en Grande-Bretagne, dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Le mot vient de l’anglais. Cela ne veut pas dire que le « sport » en tant que tel n’existait pas autrefois et dans d’autres cultures (pensez aux jeux olympiques, dans la Grèce antique). Mais le sport, tel qu’il (re)naît spécifiquement en Occident à ce moment précis est basé sur la compétition, le record, le pari et l’émergence d’un gagnant.

Entre le dernier quart du XIXe siècle et le début du XXe siècle, les pratiques sportives se multiplient et se démocratisent. Auparavant, les sportmen étaient des aristocrates s’exerçant au tir, à l’équitation, à l’escrime ou à l’aviron. Un point commun à tous ces sports ? L’art de la guerre, bien sûr ! N’oubliez pas que la noblesse avait une vocation martiale. L’escrime, pratiquée par loisir dans les salles d’armes au XIXe siècle, est un legs de l’Ancien Régime. Souvenez-vous du Cid de Corneille, ou encore du Bourgeois Gentilhomme de Molière :

« MAÎTRE D’ARMES. — Je vous l’ai déjà dit ; tout le secret des armes ne consiste qu’en deux choses, à donner, et à ne point recevoir […].

MONSIEUR JOURDAIN. — De cette façon donc un homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son homme, et de n’être point tué. » (acte II, scène 1)

Peu à peu, hommes et femmes des couches bourgeoises et populaires s’exercent à la course à pied, parcourent la distance de Paris à Rouen en vélocipède ou jouent au rugby dans les stades construits à cet effet. Ils se réunissent dans des clubs, à l’instar des étudiants de grands lycées parisiens. Le Racing club de France a, par exemple, été fondé à l’initiative des élèves du lycée Condorcet.

Entre 1870 et 1914, le souvenir de la défaite contre la Prusse tient un rôle essentiel dans la promotion d’une éducation physique et sportive à l’école. Le Baron de Coubertin, dont le nom vous évoque à raison les Jeux olympiques, promeut l’éducation physique dans les écoles françaises.

Mais parlons d’écrivains : certains parlent de sport au détour d’une page, d’autres s’emparent de la thématique sportive pour écrire des romans, poèmes ou essais. Ce sont ces derniers qui se réunissent, en 1931, dans l’Association des écrivains sportifs, sur l’initiative du trop peu connu Tristan Bernard.

On peut distinguer des écrivains sportifs, comme Jean Giraudoux, des sportifs qui prennent la plume comme le boxeur Georges Carpentier. Les libraires, dont Albin Michel, publient des collections de romans sportifs.

Et puis, les supporters et fans de sports sont aussi des lecteurs de fictions… et de journaux ! Car oui, depuis le XIXe siècle la littérature a trouvé ses marques dans la presse. Pierre Loti, Colette ou Maupassant prêtent leurs plumes aux chroniques sportives.

Tout cela vous surprend ? À l’école, vous pensiez que l’E.P.S. n’avait rien, mais alors rien à voir avec le Français ? Eh bien, accrochez-vous, voici le top 5 des écrivains sportifs, athlètes ou fervents spectateurs…

À vos marques, prêt.e.s… partez !

Image
 

 

N° 5    : Flaubert, nageur et randonneur 

L’auteur de Madame Bovary et de l’Éducation sentimentale n’est peut-être pas le plus grand sportif dans le panthéon de nos écrivains. Il était un immense travailleur, focalisé sur la réalisation de ses œuvres et ne sortait pas nécessairement beaucoup pour pratiquer de l’exercice physique[2]

Les Souvenirs intimes de sa nièce, Caroline Commanville, nous révèle même une aversion de l’auteur pour tout « mouvement inutile » :

« L’usage d’annoncer les changements d’exercices par le roulement du tambour l’irritait […]. De tous les exercices du corps, seule la natation lui plaisait ; il était très bon nageur[3]."

Et Flaubert le dit lui-même dans sa correspondance :

« L’année dernière […], j’allais tous les jours en canot à la voile. Je n’y courais aucun risque, puisque, outre mon talent maritime, je suis un nageur de force assez remarquable[4]. »

Image

Bon, nous avons au moins un nageur et adepte des sports nautiques. Heureusement, ce n’est pas tout ! Malgré des troubles nerveux, Flaubert est sorti de son hameau normand pour voyager, à pied, à dos de cheval ou de chameau !

La randonnée ou le trekking sont la tasse de thé d’un écrivain pourtant casanier. À dix-huit ans, il traverse les Pyrénées et visite la Corse.

Après avoir abandonné ses études de droit, il prend le chemin de l’Orient. C’est en 1849. Son ami journaliste et photographe, Maxime du Camp[5], est du voyage. Ensemble, ils parcourent l’Égypte, la Syrie, la Grèce, entre autres contrées. À peine rentré, il repart pour le Péloponnèse puis gagne l’Italie où il découvre Naples, Rome et Florence.

Les romans de Flaubert trouvent un ancrage certain dans les paysages qu’il a contemplés. Pour écrire Salammbô – une œuvre moins connue, peu scolaire, mais terriblement envoûtante de Flaubert, je vous la conseille –, l’écrivain normand a visité Carthage, Tunis et Constantine. C’était en 1858 :

« C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar… »

 

Il est vrai que Flaubert n’est pas le seul écrivain du XIXe siècle à avoir voyagé. Et l’on en trouvera sûrement qui ont eu une vie plus mouvementée[6]. Au moins, j’espère vous avoir fait connaître cet aspect de l’écrivain.

Le sport apparaît d’ailleurs dans son œuvre, mais avec une bonne dose d’ironie. Connaissez-vous Bouvard et Pécuchet ? Ces deux énergumènes sont copistes. Copiste ? Une personne qui recopie des manuscrits. Rien de très excitant ou de créatif là-dedans me direz-vous. Et nos deux héros éponymes sont d’accord.

Devenus amis, Bouvard et Pécuchet décident de tout quitter pour s’acheter une maison de campagne dans le Calvados (le rêve de tant de Parisiens après le confinement). Ils s’improvisent alors tout un tas d’activités qu’ils abandonnent, les unes après les autres, car trop compliquées. Jamais le savoir encyclopédique qu’ils acquièrent sur tel ou tel sujet n’est porté à exécution. L’un d’entre eux — vous me voyez venir — est la gymnastique. Allez, je vous laisse avec le chapitre 8 de ce texte si drôle et grotesque qu’il vous donnera, je l’espère, l’envie de le lire l’intégralité du roman :

« Tous ces jeunes garçons, accroupis, renversés, debout, pliant les jambes, écartant les bras […] excita leur envie. Cependant ils étaient contristés par les splendeurs du gymnase, décrites dans la préface. Car jamais ils ne pourraient se procurer un vestibule pour les équipages, un hippodrome pour les courses, un bassin pour la natation, ni une « montagne de gloire », colline artificielle, ayant trente-deux mètres de hauteur. » La suite ICI.

 

Pour en savoir plus…

 

N° 4 Tristan Bernard, le sportif aux multiples facettes

Image

Peu d’écrivains de la littérature française sont aussi éclectiques que Tristan Bernard. Né en 1866, mort en 1947, l’homme traversa la Belle époque puis les Années folles, deux périodes qui voient le sport prendre une place exceptionnelle dans nos sociétés.

Il fut chroniqueur sportif, auteur d’innombrables vaudevilles[7], romancier, directeur de stade, cruciverbistes[8] et sportman à ses heures. On le connaît pourtant peu aujourd’hui, si ce n’est pour ses bons mots et phrases pleines d’esprit[9].

Comme sportif, il fut un homme accompli : il se prit d’engouement pour le cyclisme, la course hippique et surtout, la boxe, et ce à la fois comme pratiquant, spectateur et commentateur.

Le cyclisme, tout d’abord. Les « vélocipèdes » sont brevetés en 1869. La même année, une première course de fond avait relié Paris à Rouen. L’engouement fut donc immédiat et immense. Tristan Bernard n’y échappa pas. Il acquiert l’un de ces engins — qui pesaient alors au moins 20 kg contre 7 aujourd’hui — qu’il ne quitte plus.

Vous rappelez-vous comment l’on réglait une querelle à l’époque de Molière ? Avec un duel, oui. Mais désormais, il suffit d’une compétition sportive : Tristan Bernard avait proposé à son rival journaliste, Louis Minard, de régler leurs désaccords à la course de vélocipède.

Il ne s’arrête pas là, très vite son engouement le conduit à diriger le vélodrome de Neuilly, rebaptisé « Vélodrome Buffalo », situé à côté de la porte Maillot, rue Parmentier. Il écrit parallèlement dans le Journal des vélocipédistes, qu’il a lui-même fondé.

Autre dada de monsieur Bernard : la course hippique ! Et il est cavalier depuis son service militaire et parieur depuis qu’il en est sorti. D’ailleurs, « Tristan » Bernard s’appelle en vérité « Paul ». Il aurait choisi ce nom de plume en l’honneur d’un cheval nommé « Tristan » sur lequel il aurait heureusement misé. Fun fact : il serait même l’inventeur du jeu des petits cheveaux. Il assiste au Grand Steeple-Chase de Paris à Auteuil et fréquente le Jockey Club, au 2 rue Rabelais[10].

Enfin, nous avons un boxeur pratiquant (au moins deux fois par semaine, en soirée) et parfois juge et arbitre, comme le 13 décembre 1911 lors du combat entre Georges Carpentier et Harry Lewis, dans la célèbre salle du Wonderland[11].

Côté plume, on lui doit au moins deux beaux textes sur l’art pugilistique : Autour du ring et Nicolas Bergère, roman sous-titré « joies et déconvenues d’un jeune boxeur ». Voici un extrait d’article écrit par Tristan Bernard sur le « noble art » qui éclaire le lien entre sport et littérature :

« Le style a une importance plus apparente, plus saisissable que dans un match de vélos. Même si ce style est mauvais, il est curieux à voir. En boxe, comme en littérature, le style, c’est l’homme. Il nous révèle la personnalité du combattant, que cette personnalité soit restée intacte et neuve, comme chez le débutant, ou qu’elle ait été modifiée, chez le boxeur accompli, par l’éducation et l’entraînement[12]. »

Une dernière chose à savoir sur notre sportman aguerri : il fut le créateur et le président de l’Association des écrivains sportifs de 1931 à 1947. Le but de ce club était de réunir des artistes passionnés de sport afin de s’adonner aux joies de l’exercice physique ensemble. Jean Giraudoux et Igor Stravinsky furent de la partie[13] !

* Le CINÉMA !

 

Pour en savoir plus…

  • Bernard, Tristan, et Benoît Heimermann (éd.). Le marquis des stades, Le Castor astral, 2017, une belle anthologie de textes écrits par cet auteur tombé dans l’oubli.
  • Rue de Roche, 8e arrondissement de Paris, le théâtre Tristan Bernard, dirigé par lui-même en 1930.
  • Tristan Bernard, formidable conteur du sport (franceinter.fr). Le podcast « L’œil du tigre » est un régal !
 
 

N° 3 : Jule Vallès et la savate

 

La savate a interpellé bien des écrivains du XIXe siècle. Mais avez-vous déjà entendu parler de ce sport ? On l’appelle aussi « boxe française ». La savate a cette particularité que le combattant, ou « tireur », fait usage tant de ses poings que de ses jambes[14]. « Savate » désigne d’ailleurs le nom que l’on donne à de vieilles pantoufles.

Autant, nous avons vu avec Tristan Bernard que la boxe anglaise triomphait dans les esprits des Années folles, autant, à l’époque de Jules Vallès (1832-1885), la savate est LE sport à la mode.

En tout cas, pour la bourgeoisie et aristocratie parisiennes, même si, au départ, elle est considérée comme la pratique du jeune voyou. Dans Les Misérables de Victor Hugo, on peut lire que « le gamin de Paris […] est fort à la savate » (livre premier, chapitre IX).

La perception de la savate change à partir du moment où des salles huppées fleurissent à Paris et que l’on pratique cet art de défense comme un sport. Des professionnels, dits « maîtres savetier » codifient et figent les techniques, théorisent la pratique et les coups. Surtout, ils l’enseignent. On ne parle alors plus de savate, mais de « chausson » puis « boxe française ».

Image

Dans ses romans, Jules Vallès nous a laissé quelques adresses… Venez frapper du poing et du pied au 55 avenue Montaigne ! Castagnez-vous à l’Odéon, rue Tournon, où le maître Charles Lecour vous initiera à cet art subtil. Si vous n’êtes pas satisfaits, rendez-vous passage Verdeau, dans la salle de Leboucher[15].   

Avant Vallès, Théophile Gautier nous avait déjà fait entrer dans ces lieux d’entraînement. Passons le pas de la porte du gymnase de Lecour avec lui…

« Nous allons vous introduire dans une salle de chausson, celle de M. Lecour, qui est le professeur à la mode, et qui compte parmi ses élèves les lions les plus chevelus et les plus aristocratiques de l’Opéra et du boulevard de Gand. […] Hâtez-vous, c’est jour d’assaut, et vous auriez peine à trouver place. [16] »

Trois écrivains, au moins, ont précédé Vallès dans cette pratique : Théophile Gautier donc, Alexandre Dumas, et le moins connu des trois, Eugène Sue. Voici maintenant le tour de Jules Vallès, auteur d’un cycle de livres intitulé Mémoires d’un révolté. Vous connaissez peut-être le premier tome, L’Enfant. Cette trilogie nous raconte la vie de Jacques Vingtras, de son enfance à son accomplissement en tant qu’adulte. Le deuxième tome, Le Bachelier, se déroule pendant les études du personnage, à Paris. C’est là qu’il découvre l’univers de la savate.

Pour Vallès comme pour son personnage, Jacques Vingtras, l’exercice physique n’est pas un « sport » au sens de « divertissement. C’est un art de la rue. C’est aussi un moyen de s’endurcir, de trouver une issue aux rixes et bagarres urbaines !

Vallès aurait très certainement méprisé nos salles de muscu’ actuelles, avec leurs machines et exercices répétitifs. Il aurait préféré, au contraire, la diversité des sports de combat que nous avons à disposition. Dans cet extrait des Souvenirs d’un étudiant pauvre, il oppose les exercices physiques du collège à l’enseignement viril de la boxe et de la savate :

« Soulever des poids, virer sur une barre, c’était comme faire des versions grecques ou des vers latins […]. Il me fallait toucher ou essayer de toucher le danger, avoir une cible à atteindre ou des corps à redouter. Je m’en tins au rôle de boxeur et de savatier. »

 

Le personnage du Bachelier à même une ambition plus haute :

« Si j’avais assez d’argent, j’ouvrirais une salle de chausson[17]. »

 

Pour en savoir plus…

  • Le Bachelier de Jules Vallès, deuxième tome du cycle La Mémoire d’un révolté.
  • La Savate en héritage : une publication Facebook très utile pour connaître l’histoire de la “boxe française”. Beaucoup de citations d’auteurs !
  • Un article sur les implications politiques et viriles de l’idéal sportif de Jules Vallès… Assez long et écrit pour un public spécialiste !
 

N° 2 : Maupassant, sur l’eau.

 

Maupassant est l’écrivain sportif le plus accompli que nous puissions trouver au XIXe siècle ! L’auteur de Bel-Ami avait le souci de son physique. Il aimait tout particulièrement les sports d’eau, mais sa curiosité insatiable le fit essayer des pratiques nouvelles, comme le tennis ou le vélo.

Le site Maupassantania nous livre la liste des sports qui l’auraient tenté[18] : l’aérostat, la boxe, le canotage, la chasse, l’équitation, l’escrime, la lutte, la marche, la natation, le tennis, le tir au pistolet, le vélocipède ! Rien que ça…

Mais c’est finalement sur l’eau que Maupassant est le plus à l’aise. Vous rappelez-vous Le Horla, cette nouvelle fantastique rabâchée au collège-lycée ? Aujourd’hui je vous en propose une autre, Sur l’eau, qui, tout en étant dans la même veine, fait écho au goût sportif de l’auteur pour l’art du canotage.

Guy de Maupassant fait un peu la synthèse de deux écrivains qui le précèdent dans notre top 5 : Flaubert qui, comme lui, est Normand n’a pas peur parcourir des kilomètres à pied, et Vallès, pour qui le sport est vraiment un truc de mec, viril et endurci par l’existence…

Comme Vallès, Maupassant critique l’école qui amollissait les corps en privilégiant l’étude des classiques :

« Regardons la race humaine s’agiter dans les fêles ! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés l’élude précoce, abrutis par le collège par uni leur use le corps à quinze ans en courbaturant leur esprit avant qu’il soit habile[19]. »

Image

Guillaume Apollinaire, le poète, a loué l’esprit sportif de Maupassant dans un article publié en 1907 dans la revue Culture physique[20]. Il nous livre quelques anecdotes sportives, dont l’amour de son confrère pour la Seine :

« C’est à cette époque qu’il s’éprit d’une rivière. Il l’aima plus sans doute qu’il n’aima les femmes pour lesquelles il professa toujours un mépris qu’on a souvent signalé. […] Il avait voulu habiter au bord de la Seine. Chaque matin, debout avant l’aurore, il s’en allait sur l’yole, fumant sa pipe, et ne prenait le train pour se rendre au ministère qu’après avoir sérieusement exercé ses muscles. »

Parmi les navires chèrement acquis par cet employé de bureau, il y a la Feuille à l’envers, Mouche, ou encore Madame. Ces canots lui permettent de parcourir la Seine… Quand il ouvre les bras à la mer, c’est sur le Bel-Ami — comme le surnom de Georges Duroy dans le roman du même nom — qu’il navigue !

Je vous laisse avec quelques mots de notre sportif des eaux, avant de gagner les rives des Années folles…

« J’aime l’eau d’une passion désordonnée : la mer, bien que trop grande, trop remuante, impossible à posséder, les rivières si jolies, mais qui passent, qui fuient, qui s’en vont, et les marais surtout où palpite toute l’existence inconnue des bêtes aquatiques[21]… »

 

Pour en savoir plus…

 

N° 1 Ernest Hemingway sur le ring

Image

Eh oui ! La première place revient à un auteur américain. Ernest Hemingway arrive à Paris en décembre 1921. Il est alors journaliste et correspondant du Toronto Star. Alors âgé de 22 ans, il ne manque pas d’ambitions littéraires. C’est d’ailleurs l’écrivain Sherwood Anderson qui lui conseille la capitale parisienne pour progresser dans l’écriture. Il y fréquente des figures artistiques comme Gertrude Stein, Ezra Pound, Jean Cocteau, Blaise Cendrars et d’autres.

Pourquoi Paris ? Hemingway appartient à la “génération perdue”. Cette expression désigne les Américains qui ne se reconnaissent plus dans leur pays, devenu puritain avec le vent de prospérité d’après-guerre. C’est le début de la “prohibition” qui dure jusqu’aux années 1930. En comparaison, la Ville Lumière apparaît comme un lieu idéal d’innovation, de liberté et de foisonnement intellectuel, artistique… et sportif !

« C’était une ville riche et plus sportive chaque année. C’est peut-être même bien la ville la plus sportive au monde. […] Paris est la ville la plus sportive au monde. »[22]

Pourtant, le Paris des années 1920 ne doit pas vous évoquer immédiatement le sport. Fermez les yeux et saisissez les premières images qui vous viennent à l’esprit en songeant aux “Années folles” : la silhouette sulfureuse de Joséphine Baker émerveillant la scène du Théâtre des Champs Élysées ? Vous songez à l’Olympia, au Moulin rouge, ou encore à une toile de Picasso ? Oui !

Mais imaginez désormais les Jeux olympiques de Paris, ouverts en 1924, rappelez-vous que le stade Roland-Garros date de 1925 et que le Tour de France gagne à ce moment une notoriété immense ! Ce sont des journaux comme L’Auto, ancêtre de L’Équipe, qui en font la promotion.

Hemingway est féru de sport. Il fréquente certes les avant-gardes artistiques à Montparnasse, mais se nourrit aussi des spectacles sportifs innombrables. Car, oui, le sport est devenu un véritable divertissement, accessible à toutes les couches de la société. Et notre écrivain le goûte sous toutes ses formes : comme admirateur, pratiquant ou parieur.

Il se plonge dans les foules de spectateurs qui assistent aux matchs de boxe au Stade Anastasie, rue Pelleport à Ménilmontant, au stade Buffalo ou encore au cirque d’Hiver. Il découvre avec enthousiasme les « 6 jours » au Vel d’Hiver, rue Nélaton.

Avec son homologue américain Ezra Pound, il pratique le tennis boulevard Arago, mais surtout… la boxe ! C’est d’ailleurs en échange de conseils d’écrivains qu’il échange des coups avec son homologue américain. La boxe peut-être bien le sport qui intéresse le plus l’auteur de Paris est une fête.

À Auteuil, qu’il gagnait à partir de Gare du Nord, ou Enghien-les-Bains, il parie sans commune mesure sur des cavaliers dont les chevaux étaient bien souvent dopés. Cet univers sportif offrait à Hemingway une joie et une sociabilité bien trop grisante pour s’arrêter à ce détail.

Pourquoi Hemingway en tête du podium ? Peut-être parce qu’il est le premier dont on peut dire qu’écriture et sport s’inscrivent dans un même mouvement. Sa passion pour la boxe lui fera même dire :

« My writing is nothing, my boxing is everything.[23]»

 

Pour en savoir plus…

  • Hemingway, Paris est une fête. Envie de découvrir Paris à travers les yeux de notre écrivain boxeur ? Participez à notre itinéraire littéraire !
  • Cinquante mille dollars, Paris est une fête.
  • Bauer, Thomas. « Paris in the 1920s : Hemingway’s City of Sport ». Sport in History 39, no 3 (3 juillet 2019) : 254‑69. (en anglais ) https://doi.org/10.1080/17460263.2019.1595109.

 

Le mot de la fin…

…et conseils de lecture !

 

Tadam ! C’est déjà fini ! J’espère que ce petit parcours sportif vous aura plu. Évidemment, il y a une part d’arbitraire dans ce podium. J’ai dû faire quelques choix, exclure des autrices ou auteurs plus contemporain.e.s…

Si vous aimez le running, je vous propose Courir de Jean Echenoz (2008) ou encore L’Autoportrait de l'auteur en coureur de fond, par Haruki Murakami.

Vous aurez remarqué l’absence d’écrivaines-sportives… Il faut dire que les femmes ont longtemps été exclues de bon nombre d’activités sportives. La boxe est un exemple flagrant : la boxe féminine amateur n’a été autorisée qu’en 1997… Je vous conseille évidemment La Brûlure des cordes par F. X. Toole, adapté au cinéma par Cleant Eastwood sous le titre Million Dollar Baby en 2004.  Avant, il y a le classique de Joyce Carol Oates, De la Boxe (1987).

La question du genre dans le monde du sport (et dans celui de la littérature) est vaste. Concernant l’émergence de la figure de la sportive, j’ai trouvé ces deux références :

Si vous aimez le football, et que la mort du joueur argentin Diego Maradona vous a marqué, je vous suggère le récit-enquête d’Alicia Dujovne Ortiz, Maradona c’est moi[24].

Enfin, si le temps de lire vous manque, je ne peux que vous conseiller Du sport à la plume ; anthologie de la littérature sportive par Nicolas Grenier, ouvrage publié chez Salto.

 

 

Wilfrid Grandhomme
 

 


[1]  Association des écrivains sportifs (ecrivains-sportifs.fr) (consulté le 05/02/2021)

[2] BnF - Voyage en Orient (consulté le 02/02/2021).

[3] Lettre à Louise Colet du 30 septembre 1846, 1846 – Correspondance (univ-rouen.fr) (consulté le 05/02/2021)

[4] Commanville, Caroline, Souvenirs intimes, Gustave Flaubert - biographie - Souvenirs intimes (univ-rouen.fr) (consulté le 05/02/2021).

[5] Lettre à Louise Colet du 4 juin 1846, 1846 – Correspondance (univ-rouen.fr) : « Nous autres, nous vivons à Croisset, d’où je ne sors [pas] et où je travaille le plus que je peux, ce qui n’est pas beaucoup, mais un acheminement à plus » (consulté le 05/02/2021).

[6] Chateaubriand un siècle avant, par exemple.

[7] Comédie légère où le rire repose sur le quiproquo, la complication de l’intrigue, le comique de situation. Labiche et Feydeau sont les auteurs de vaudeville les plus connus.

[8] Auteur de mots croisés. « Muet de naissance en 6 lettres ? ». La réponse à la fin du paragraphe sur notre sportif !*

[9] « La vraie paresse, c’est de se lever à 6 heures du matin pour avoir plus de temps à ne rien faire. »

[11]Wonderland (boxe) — Wikipédia (consulté le 05/02/2021). Cette école et salle de boxe, d’abord située avenue de Suffren puis déplacée au Cirque de Paris, fut un haut-lieu de la vie sportive parisienne avant la Première Guerre mondiale. Voir aussi : Champions noirs, racisme blanc: La métropole et les sportifs noirs en contexte colonial (1901-1944) - Timothée JOBERT.

 [12]  ICI l’article entier, publié dans le journal L’Auto.

[13]  http://ecrivains-sportifs.fr/ Au-delà d’animer les corps de musiciens, écrivains et peintre, l’AEC avait une ambition plus haute : « affirmer l’existence (d’un) genre [la littérature sportive] et d’exalter une double parité athlétique et littéraire », dixit Marcel Berger, l’un des fondateurs de cette confrérie. Depuis 1942 jusqu’à aujourd’hui (car l’association existe toujours !) un prix de la littérature sportive est décerné chaque année à un écrivain ou écrivaine sportif.

[14]https://www.ffsavate.com/savate/disciplines/savate-boxe-francaise.html (consulté le 05/02/2021).

[15] La Rue, chapitre « le duel ».

[16] Le maître de chausson*. Synonyme de « savate ».

[17]https://beq.ebooksgratuits.com/vents/valles-2.pdf (consulté le 05/02/2021) : rendez-vous à la page 360 pour lire le chapitre !

[21] Maupassant – Amour - Wikisource (consulté le 05/02/2021).
 
[22] Ernest Hemingway, The Sun Also Rises (New York: Charles Scribner’s Sons, 1970), 236, nous traduisons.
 
[23]Ernest Hemingway's Delusional Adventures in Boxing: "My Writing is Nothing, My Boxing is Everything.” | Open Culture (consulté le 05/02/2021) : « Mon écriture n’est rien, ma boxe est tout. »