Image

Quand les écrivains se mettent au dessin

N’y aurait-il pas une part de dessin dans toute écriture ? L’écrivain trace des mots, et le texte final représente alors un large motif sur la feuille. Littérature et dessin partagent d’ailleurs un vocabulaire commun : Balzac et Flaubert emploient le terme esquisse pour désigner leurs notes ou brouillons, et Zola qualifie d’ébauches ses méticuleuses recherches qui lui servent à établir la trame de ses romans.

Beaucoup d’écrivains ont fait preuve d’un vrai talent de dessinateur. On pense à Saint-Exupéry, dont les illustrations du Petit Prince sont connues à travers le monde, ou bien aux traits épurés de Jean Cocteau, mais bien d’autres se sont illustrés avec un pinceau. Découvrons cette facette souvent méconnue de nos grands auteurs : Hugo, Baudelaire, Rimbaud, Verlaine, et même Proust. George Sand avait également un bon trait de crayon, de même que Musset, son amant terrible.

Nos écrivains ont décidément plus d’un talent dans leur plume !

 

Victor Hugo, l’homme qui savait tout faire

Le plus célèbre des auteurs dessinateurs est sûrement Victor Hugo. L’écrivain, connu pour ses romans, ses pièces de théâtre et ses 153 837 vers, a également été un dessinateur prolixe : il a peint ou dessiné près de 4 000 œuvres ! Hugo explique que ses dessins étaient réalisés avec ce qu’il lui restait d’encre dans sa plume après la rédaction de ses textes. Ses dessins n’étaient pas le fruit de mûres réflexions, mais plutôt des « espèces d’essais faits […] à des heures de rêverie presque inconsciente ».

 

Victor Hugo apprend dès son plus jeune âge les rudiments du dessin et réalise d’abord des caricatures qui prennent souvent le relais de ses combats littéraires. Son dessin « Mon cher, je ne suis pas romantique moi » s’en prend aux classiques, les ennemis jurés de Hugo et des romantiques.

Image

Le dessin est aussi une arme au service de ses engagements politiques. Fervent partisan de l’abolition de la peine de mort, Hugo demande grâce pour John Charles Tapner, condamné à mort. Prolongeant le récit du Dernier jour d’un condamné (1829), Hugo réalise quatre dessins représentant un pendu, dont Ecce Lex ou Le Pendu.

Image

Dans ses premières années, Hugo pratique également le croquis du voyage. Il sera très inspiré par son voyage sur les bords du Rhin entre 1838 et 1840, notamment par les burgs, forteresses germaniques se dressant sur les rives montagneuses. La Tour des rats et Le Burg à la croix sont deux exemples de réinterprétation visionnaire de souvenirs de voyage : on y perçoit une ambiance ténébreuse et fantastique, typiques des romans hugoliens.

Image
Image

Hugo sait parfaitement transposer les personnages de son imagination : ce dessin qui illustre la description de Gavroche - le célèbre gamin qui court sur les barricades à Paris dans Les Misérables - lui donne vie.

Image

« C’était un garçon bruyant, blême, leste, éveillé, goguenard, à l’air vivace et maladif. Il allait, venait, chantait, jouait à la fayousse, grattait les ruisseaux, […] riait quand on l’appelait galopin, se fâchait quand on l’appelait voyou. […] il était joyeux parce qu’il était libre. »

 

Baudelaire, une vocation ratée ?

Baudelaire a toujours été passionné par les arts visuels. Dans Mon Cœur mis à nu, il écrit : « Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion) ». Baudelaire était ami avec de nombreux artistes : Delacroix, Courbet, Manet, Nadar, et est probablement l’un des écrivains le plus représenté dans la peinture ou la photographie. Avant d’être un poète célèbre et le traducteur attitré d’Edgar Allan Poe, Baudelaire se fit connaître comme critique d’art. Il couvrit ainsi les Salons de 1845, 1846, les incontournables expositions annuelles de peinture. Baudelaire consacra de nombreux textes à l’art : sur Delacroix, qu’il admirait plus que tout (L’Œuvre et la Vie d’Eugène Delacroix, 1863), et il livra sa conception de l’art et de la modernité dans Le Peintre de la vie moderne (1863).

Enfin, Baudelaire était lui-même dessinateur, et on lui connaît une trentaine de dessins. Un article du Petit-Figaro, daté du 24 juillet 1868 vante ses talents : « Les dessins de Baudelaire sont célèbres parmi ses amis et parmi les artistes. Daumier […], a dit plus d'une fois que si Baudelaire eût appliqué à la peinture les facultés qu'il a consacrées à la poésie, il eût été aussi grand peintre qu'il a été poète distingué et original. »

Baudelaire se plaisait notamment à représenter sa muse, Jeanne Duval. Ces portraits sont d’autant plus fascinants que l’identité précise de Jeanne Duval reste encore aujourd'hui assez mystérieuse…

Image
Image

Récemment, on a retrouvé un portrait représentant un homme moustachu, au regard perçant et portant un foulard rehaussé de rouge. C’est Baudelaire qui a fait son autoportrait !

Image

 

Rimbaud, l'enfant précoce

Rimbaud écrit ses premiers vers à quinze ans, et réalise ses premiers dessins à dix ans et demi. Parmi ses dessins, on trouve une petite bande dessinée dans laquelle le poète réalise l’un de ses premiers autoportraits. Il s’y représente enfant, on peut y voir des glissades en traîneau, des jeux de navigation ou des balançoires. Le dessin intitulé « L’Agriculture » représente probablement Arthur Rimbaud, avec son frère Frédéric et ses deux petites sœurs, Vitalie et Isabelle. Certains critiques ont vu dans la vignette « Navigation » plus que de simples jeux du petit Arthur au bord de la Meuse, mais peut-être une préfiguration du « Bateau Ivre ». Lorsque Sotheby’s mit aux enchères ce dessin - estimé entre 100 000 et 150 000 €-, la maison expliqua que ces dessins « reflètent l’univers d’un jeune poète déjà mature et critique vis-à-vis du monde qui l’entoure ».

Image

Verlaine, savait lui aussi dessiner, et il accompagna de nombreuses lettres à ses amis Delahaye et Nouveau de dessins de son ancien amant Rimbaud. Verlaine a également composé de mémoire des portraits célèbres de Rimbaud en frontispice de l’édition des Poésies Complètes chez Vanier. Même si « le piéton » n’a qu’une ressemblance lointaine avec « l’homme aux semelles de vent », ce dessin de Rimbaud par Verlaine capture la jeunesse, l’insouciance et le mouvement perpétuel de celui qui partit explorer le monde après de courtes années dédiées à la poésie.

Image

 

Proust, des dessins par-ci par-là

Dans une lettre à Max Daireaux en 1913, Marcel Proust raille son manque de « facilité pour le dessin ».

Ses esquisses sont griffonnées dans des cahiers de brouillon. Un trait schématisé, mais incisif, qui croque des personnages ou des lieux. Dans les Deux personnages du faubourg Saint-Germain, on retrouve la Princesse de Guermantes et le marquis de Palancy de la Recherche, deux personnages toujours en représentation sur la scène mondaine parisienne.

En 2019, un croquis inédit de Proust à la mine de plomb, intitulé « Une cathédrale à Birnibuls » est retrouvé. L’écrivain a affirmé réaliser une « cathédrale de papier » en écrivant la Recherche, mais il s’avère qu’il dessinait également ces édifices ! Pour l'anecdote, le mystérieux Birnibuls serait en fait l’amant de Proust, le musicien Reynaldo Hahn.

Image
Image
Image

George Sand, romantique un jour, romantique toujours

Le dessin, comme les leçons de piano ou de broderie, faisait partie de toute bonne éducation aristocratique au XIXe siècle. Mais les œuvres réalisées par Aurore Dupin, future George Sand, sont plus que de simples dessins d’enfant, elles témoignent de véritables explorations graphiques personnelles. Le dessin fut très présent dans la première partie de la vie de la romancière. Dans une lettre datée de juillet 1821, Aurore raconte qu’elle part à cheval, habillée en garçon, pour aller dessiner « un vieux castel assez gothique ». Quand elle ne court pas la campagne, elle occupe toutes ses journées à dessiner ou à lire, et dit elle-même être « tout absorbée par [s]es crayons ». Mais ces créations ne comptent pas pour elle, elle n’y voit que des « barbouillages » destinés à la distraire.

George Sand crée une technique bien à elle, qu’elle nomme « la dendrite » : elle consiste à mettre de la peinture sur une feuille, et soit à plier cette feuille soit à en mettre une autre par-dessus. Ainsi se forment des tâches propres à laisser divaguer l’imagination, et à partir desquelles l’artiste réalise son aquarelle. Elle y voyait une montagne, une rivière, et y ajoutait des petits détails tels deux enfants et leur chien, ou les ruines d’un château …. paysages typiquement romantiques ! On ne se refait pas.

Image
Image

Autre grand romantique, Alfred de Musset a été inspiré par sa courte, mais intense, liaison avec George Sand entre 1833 et 1835. Leur relation lui a inspiré La Confession d'un enfant du siècle, et Musset a réalisé de nombreux portraits de la dame de Nohant. On voit notamment George Sand lisant, priant, fumant assise sur des coussins, se promenant avec les enfants, ou bien dissimulée derrière un éventail.

Image
Image
Image

 

En somme, ces écrivains sont avant tout des artistes. Ecriture, peinture, dessin, certains se sont même mis au collage ! C'est le cas de Prévert qui fait des collages poétiques. Il écrit : « quand on ne sait pas dessiner, on peut faire des images avec de la colle et des ciseaux ». C'est bien aussi, non ?

 

Cécile Leduc, 

Avril 2021