Image

Loin de leur plume, les métiers surprenants des écrivains

Vivre de sa plume, c’est un projet difficile, et cela ne date pas d’hier… Quelques rares élus rencontrent le succès et parviennent à gagner leur vie grâce à leur art. Cela consistait autrefois à entrer sous la protection d’un mécène puissant, comme Charles IX pour Ronsard ou Louis XIV pour Molière ; à l’ère moderne il faut compter sur un succès populaire et commercial, comme au XIXe siècle celui d’Eugène Sue avec Les Mystères de Paris, ou plus récemment de J.K. Rowling avec Harry Potter. Mais la plupart des écrivains ne peuvent pas ou ne veulent pas vivre de leur œuvre. Pour subsister, ils exercent donc un métier. Il y a ceux, nombreux, qui enseignent, comme Mallarmé et Marcel Pagnol (profs d’anglais), et ceux, plus nombreux encore, dont l’activité est en rapport avec le monde des lettres : journalistes (Maupassant, Colette, Camus), critiques (Sainte-Beuve en littérature, Baudelaire ou Zola en art), traducteurs (Nerval, Proust), imprimeurs (Balzac), éditeurs (Soupault)… Mais examinons aujourd’hui le parcours de ceux dont le métier n’a rien à voir avec l’écriture. Les trajectoires de certains ont de quoi surprendre !

Les politiciens et les diplomates

Pour être écrivain, il faut avoir des idées et savoir les exprimer avec talent. La carrière politique semble donc toute naturelle pour ces maîtres du discours. Certains écrivains deviennent ainsi des acteurs politiques importants. On pense naturellement à Victor Hugo, qui a toujours donné son avis sur les questions sociales de son époque, un avis qui d’ailleurs a beaucoup varié : il passe par tous les camps, légitimiste, républicain, conservateur, socialiste, communard. C’est pendant la Deuxième République qu’il est le plus impliqué dans la vie publique, étant maire du 8e arrondissement (1848), député (1848), puis membre de l’Assemblée législative (1849), avant de partir en exil sous le Second Empire. D’aucuns parviennent même à la fonction de ministre, tels Lamartine (député de 1833 à 1851, ministre des Affaires étrangères en 1848), Tocqueville (député de 1839 à 1851, ministre des Affaires étrangères en 1849) ou André Malraux, proche du général De Gaulle (ministre de la Culture entre 1959 et 1969).

Mais c’est dans la diplomatie qu’on trouve une véritable lignée d’auteurs, perpétuant une tradition très française du diplomate-écrivain à travers les âges : Montaigne, Chateaubriand, Stendhal, Claudel, Saint-John Perse, Giraudoux, Romain Gary… En effet, les ambassadeurs ou consuls étant amenés à rédiger des rapports réguliers à destination de Paris, la précision et la justesse de leur style est une qualité précieuse. Certains choisissent cette voie par goût des voyages et de la découverte, d’autres par conviction ou ambition politique. D’autres encore, par naïveté, en pensant qu’ils pourront, loin de leur société habituelle, se consacrer à l’écriture… Ce qui est certain, c’est qu’être diplomate peut donner matière à raconter des anecdotes amusantes. Romain Gary, en poste en Bulgarie, aurait été la cible d’un chantage : pour le faire révéler des secrets d’ambassade, on l’aurait menacé de diffuser une photo compromettante d’une de ses liaisons. L’écrivain aurait découragé les maîtres-chanteurs en exigeant qu’on reprenne la photo pour qu’il y soit plus à son avantage, afin de représenter dignement la France. Un bel esprit de répartie et d’invraisemblable qu’on retrouve dans ses livres !

Les avocats

Écrire un discours, avoir le sens du rythme et de la formule, savoir convaincre : les talents d’écrivain font souvent de bons orateurs. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que de nombreux écrivains aient passé le barreau et revêtu la robe d’avocat. Cette tradition remonte à l’Antiquité : à Rome, un certain Cicéron produit des traités et des plaidoiries si admirées qu’il accède, malgré son origine plébéienne, au rang suprême de consul. C’est lui qui élève la plaidoirie au rang de véritable art littéraire, puisqu’aujourd’hui encore, plus de vingt siècles après, ses réquisitoires enflammés contre Verrès ou Catilina servent encore de matériel d’étude dans toutes les classes de latin…

Suivant les traces du maître, plusieurs écrivains classiques choisissent également ce métier. Puisqu’à cette époque acheter une charge d’avocat assure des revenus, il est fréquent au XVIIe siècle de concilier droit et littérature : citons Corneille, La Bruyère, ou encore Charles Perrault. Il faut toutefois remarquer que ces auteurs n’aiment pas vraiment plaider, et préfèrent se consacrer à l’écriture. Corneille est timide et mal à l’aise à l’oral, Perrault s’ennuie de « traîner une robe ». Même histoire au XXe siècle avec Gaston Leroux, l’auteur du Mystère de la chambre jaune, qui n’exerce le métier d’avocat que quelques années avant de devenir journaliste.

La tradition de l’avocat-écrivain n’est pourtant pas morte : de nos jours son meilleur représentant est François Sureau, avocat reconnu, auteur prolifique… et nommé à l’Académie Française il y a à peine deux mois !

Les médecins

Certains ont choisi de se pencher à la fois sur les mystères du corps humain et sur ceux de l’esprit, en devenant médecins et écrivains. Nul n’incarne mieux cette combinaison que Rabelais, ce moine qui quitte son cloître pour entrer à la faculté de médecine de Montpellier, la plus réputée de France. Il y obtient son baccalauréat… en un mois et demi seulement ! L’auteur de Gargantua et de Pantagruel publie également des traités médicaux, tout en prenant soin de publier ces derniers sous son vrai nom, et Gargantua sous un pseudonyme, comme pour marquer la séparation entre l’homme de science et le fantaisiste érudit.

Un autre médecin/écrivain célèbre nous vient d’Outre-Manche : Arthur Conan Doyle. D’abord médecin de bord sur un navire, il s’établit ensuite comme ophtalmologue – ayant très peu de clients, il en profite pour écrire les aventures de Sherlock Holmes. Il sert également l’armée comme médecin dans les troupes britanniques : sa pierre tombale le décrit comme « Patriote, médecin et homme de lettres ».

En France au XXe siècle, Aragon, après avoir étudié la médecine, renonce à exercer… ce qui ne l’empêche pas d’être mobilisé comme brancardier puis médecin auxiliaire lors des deux guerres mondiales. À l’opposé de l’échiquier politique, il y a Louis-Ferdinand Céline, véritable médecin de carrière. Chez lui, même les traités médicaux font figure de texte littéraire : il publie sa thèse de doctorat dans le même ouvrage que son pamphlet Mea Culpa. C’est également en sa qualité de médecin que cet antisémite notoire s’exile en 1944 à Sigmaringen pour rejoindre les dignitaires du régime de Vichy en déroute.

... et les aventuriers

Saviez-vous que certains romans de voyages de Jules Verne, membre de la Société de Géographie, proviennent de sa propre expérience ? S’il ne s’est jamais rendu dans les abysses de la mer ni au centre de la Terre, il possède successivement plusieurs navires et s’embarque régulièrement pour des croisières à travers le monde. À son image, si la plupart des écrivains mènent une vie réelle plus calme que leurs personnages, certains vivent des péripéties qui n’ont rien à envier aux romans les plus incroyables. Aviateurs de guerre, explorateurs, trafiquants, agents secrets, citons quelques-uns de ces aventuriers au parcours chaotique.

Antoine de Saint-Exupéry, grand reporter et pilote, visite tous les continents. Il connaît plusieurs accidents d’avion, dont un qui le laisse perdu trois jours dans le désert du Sahara sans eau et sans nourriture, une situation qui rappelle celle du narrateur du Petit Prince… Engagé par la suite dans l’aviation militaire avec les Forces Françaises Libres, il est porté disparu en mission en juillet 1944. L’épave de son avion est retrouvée presque 60 ans après, en 2003, au large de Marseille. Suite à cette découverte, le pilote allemand qui l’aurait abattu a déclaré son admiration pour l’aviateur écrivain : « Nous l’avions tous lu. […] Si j’avais su, je n’aurais pas tiré. Pas sur lui. » Une autre preuve que la littérature rassemble au-delà des frontières.

D’autres écrivains partagent cette expérience d’aviateur de guerre, comme Joseph Kessel (Première guerre mondiale) et André Malraux (guerre d’Espagne). Mais pour ce dernier, qui dirige une escadrille de mercenaires sans savoir piloter, il s’agit moins d’une carrière que d’une aventure supplémentaire. Combattant antifasciste, résistant puis ministre, il s’est livré dans sa jeunesse à la fraude et au recel, et a été un temps emprisonné pour un vol de statues antiques au Cambodge.

En parlant de trafic, impossible d’oublier Rimbaud, l’homme aux mille destins. Après avoir révolutionné la poésie en cinq courtes années, il arrête d’écrire à l’âge de vingt ans, et mène une vie bohème, en apprenant les langues des pays où il passe. Allemagne, Italie, Autriche où il est arrêté pour vagabondage… Il s’engage comme mercenaire dans l’armée néerlandaise, et déserte assez vite. Il s’établit au Yémen puis en Éthiopie, devient successivement chef de chantier, négociant de café, trafiquant d’armes malheureux, et occasionnellement explorateur. Il meurt à l’âge de 37 ans après avoir exercé un nombre étonnant de métiers.

Évoquons enfin l’histoire de Beaumarchais. L’auteur du Mariage de Figaro apprend comme son père le métier d’horloger, et innove même en inventant un nouveau mécanisme. Mais il abandonne vite cet artisanat, vivant de spéculation financière, jusqu’à être nommé professeur de harpe des princesses royales. Alternant les succès et les disgrâces, ses talents pour l’action attirent l’attention du Roi : il entre au service de Louis XV puis de Louis XVI comme espion et agent secret, envoyé discrètement à l’étranger pour négocier des accords, récupérer des documents confidentiels ou encore étouffer des publications séditieuses. Ces faits d’espionnage le conduisent à être emprisonné un temps en Autriche – comme Rimbaud. Comme Rimbaud également, il se fait vendeur d’armes, fournissant les révolutionnaires américains lors de leur guerre d’indépendance. S’étant rallié aussi en France à la cause révolutionnaire, il finit par se ruiner en voulant fournir en fusils les armées républicaines. Quelle vie d’intrigues, plus mouvementée que celle de Figaro !

 

Le 14 décembre 2020, Matthieu Cravatte