Le début de l’histoire : les grands lycées parisiens où ont étudié les écrivains

Bacheliers, préparationnaires, les écrivains ont tous essuyé les bancs des lycées… avec plus ou moins de succès ! Génies ou cancres assis aux pupitres, élèves modèles ou trublions, étudiant le latin, la philosophie, ou encore la physique, les écrivains se sont construit leur personnalité dans les couloirs des lycées, et ont lié des amitiés qui les suivront toute leur vie. Quatre lycées parisiens ont vu passer un très grand nombre d’écrivains : plongeons dans leur histoire !

 

Le Lycée Louis-le-Grand

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Fondé en 1563, l’établissement au cœur du Quartier latin appartient d’abord aux Jésuites. Il est très vite réputé, les élèves affluent et le bâtiment doit s’étendre sur plusieurs numéros dans la rue Saint-Jacques. Mais face à ce succès qui la menace, l’Université de la Sorbonne, sa prestigieuse et arrogante voisine, n’aura de cesse de vouloir faire fermer l’établissement. Entre 1594 et 1618, les Jésuites devront supporter l’alternance entre mises au ban et négociations d’autorisations d’enseigner. C’est après cette période que Molière fait son entrée dans l’établissement, alors appelé « Collège de Clermont ».

En 1682, le Collège parvient à la consécration suprême : le Roi-Soleil lui accorde son patronage officiel, l’établissement prend alors le nom de Collège Louis-le-Grand. Voltaire vient y étudier en 1704 et y fait ses classes de 10 à 17 ans. Il s’y installe en qualité d’interne et étudie toutes les matières du ratio studiorium : les lettres classiques, le théâtre, la rhétorique, la philosophie… Le jeune François-Marie Arouet est un excellent élève, il se fait vite remarquer par ses vers, qui sont envoyés à la belle société par ces maîtres – le jeune homme sera même introduit auprès de la fameuse Ninon de Lenclos. Mais le jeune prodige est aussi un filou. En effet, au Collège, on allumait les poêles lorsque l’eau du bénitier dans la chapelle gelait. Le petit François-Marie, frileux, a un jour ramassé des glaçons dans la cour et, en cachette, les a jetés dans le bénitier !

Bien d’autres figures célèbres d’hommes politiques, de diplomates, d’hommes de lettres passent sur les bancs de ce qui devient, après des déboires de fermetures, puis de réouvertures, le Lycée Louis-le-Grand. Paul Claudel, Joseph Kessel, Maurice Merleau-Ponty, Roland Barthes y passent le bac. Pierre Bourdieu, Bernard-Henri Levy, Victor Hugo y étudient en classe préparatoire. Beaucoup de personnalités littéraires y font leurs classes et nouent des amitiés magnoludoviciennes qui leur resteront à vie : pour ne citer qu’eux, Emile Littré se lie d’amitié avec Louis Hachette, Léopold Sedar Senghor avec Aimé Césaire.

Attardons-nous sur deux personnalités qui ont dû faire régner une bonne ambiance dans les couloirs de LLG, comme on dit. D’abord, Baudelaire, l’impertinent, renvoyé du lycée en 1839. En effet, il échangeait des billets avec l’un de ses camarades et, s’étant fait surprendre, il a refusé de donner le petit mot à son professeur, l’a chiffonné, avalé, pour ne pas trahir le secret de son ami. Le proviseur a apparemment très mal pris ce témoignage d’amitié ou d’outrecuidance et a renvoyé l’élève qui avait de toute façon un niveau moyen, sauf en latin (il fut tout de même reçu deuxième au concours général de vers latins). Baudelaire finit alors ses études quelques rues plus loin, au lycée Saint-Louis.

Quelques années plus tard, dans les couloirs de la classe préparatoire, en 1922, Jean-Paul Sartre est un joyeux luron, accompagné de son fidèle ami Paul Nizan : il amuse ses camarades en jouant des petites saynètes aux interclasses. Habillé de sa fidèle blouse grise qu’il n’enlève que pour aller dormir, traînant en pantoufles dans les dortoirs comme dans les salles d’étude, c’est pendant ces années de préparation au concours d’entrée de l’Ecole Normale Supérieure qu’il écrit ses premières histoires. Il est reçu dans la prestigieuse école de la rue d’Ulm en 1924.


Le lycée Henri IV

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Le collège-lycée Henri IV se situe lui aussi au cœur du Ve arrondissement de Paris, au 23 rue Clovis. De 500 à 1500, le bâtiment de l’actuelle cité scolaire était celui de l’Abbaye Sainte-Geneviève. En 1624, le cardinal de la Rochefoucauld la pourvoit d’une grande bibliothèque. Louis XV, pour sa part, la dote d’un Cabinet de curiosités exposant objets antiques, médailles, pièces de monnaie. Lors de la Révolution, le lieu est sécularisé et en 1796, les bâtiments sont affectés à l'enseignement : l’ancienne abbaye de Sainte-Geneviève devient alors l’Ecole Centrale du Panthéon. Le bâtiment, toujours dédié à l’instruction, change alors régulièrement de nom. Maupassant fait ses classes au lycée Impérial Napoléon, Prosper Mérimée au lycée Napoléon, et on nomme également le lieu « collège royal Henri IV », « lycée Corneille »…  Il devient définitivement le Lycée Henri-IV à partir de 1873.

De nombreux écrivains viennent y passer le bac. Alfred de Musset est inscrit en 6ème au collège Henri-IV alors qu’il a seulement neuf ans. Il y fait ses études jusqu’au baccalauréat et c’est là qu’il commence à façonner sa personnalité de dandy débauché, tout en étant un virtuose de l’écriture, notamment de la poésie, fréquentant les salons littéraires dès l’âge de 17 ans. Son buste trône aujourd’hui dans la cour.

Dans les couloirs du lycée, on retrouve plus tard Jean-Paul Sartre, encore lui, mais un peu plus jeune, toujours fanfaronnant, accompagné de son fidèle acolyte Paul Nizan. Leur amitié a donc débuté dans les couloirs de H4, et les deux amis ont été inséparables toute leur scolarité, puis toute la vie. Refaisant le monde dans le cloître en haut de la montagne Saint-Geneviève, puis plus tard au bistrot, tout le monde les confondait tant on les voyait ensemble, tant et si bien qu’on les surnommait Nitre et Sarzan. Evidemment, ils passent leur bac ensemble, l’obtiennent et le célèbrent… un peu trop peut être puisqu’on raconte qu’ils auraient vomi sur les pieds du proviseur du lycée après avoir allègrement fêté leur réussite !

Les grands noms de la littérature ont surtout défilé dans la classe préparatoire littéraire. Certains écrivains essuient des échecs : Alfred Jarry échoue trois fois au concours d’entrée à Normale Sup, George Pérec abandonne à la fin de l’hypokhâgne. Pourtant, d’autres futurs écrivains célèbres vivent de belles réussites suite à leur formation à Henri-IV : Julien Gracq, Jean d’OrmessonMichel Foucault, après avoir préparé le concours dans un lycée à Poitiers et échoué, se rend à Paris, prend une chambre en ville et s’inscrit à la rentrée 1945 au lycée Henri-IV. Bien que perçu comme un provincial renfermé sur lui-même et mal fagoté, il travaille d’arrache-pied, excelle, et est reçu quatrième à l’ENS.


Le lycée Saint-Louis

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L’établissement, né au XIIIe siècle, s’est d’abord nommé le Collège d’Harcourt. Sa vocation première était de donner le gîte, le couvert et une éducation à des étudiants pauvres. A partir du XVIe siècle, le lieu connaît une grande renommée et accueille les enfants de bourgeois et de membres de la noblesse de robe. Au XVIIe – XVIIIe siècle, Racine, Boileau, Diderot, Perrault, Montesquieu fréquentent les classes du lycée sur le boulevard Saint-Michel, recevant une éducation classique, étudiant la philosophie.

Après plusieurs changements, le lieu est définitivement nommé Lycée Saint-Louis en 1848. Il devient le troisième grand lycée du 5e arrondissement, justifiant ainsi la réputation du quartier latin comme centre d’excellence. Saint-Louis se spécialise dans les enseignements scientifiques. Pourtant, bon nombre de célèbres écrivains sont passés par là ! Preuve que les maths et les lettres ne sont pas antagonistes, en témoigne l’ancien élève Antoine de Saint-Exupéry. Charles Baudelaire (après son renvoi de LLG), J.K. Huysmans, Alain Robbe-Grillet, Romain Rolland en sont également des anciens élèves. Mais cette double casquette n’est pas facile à porter par tout le monde. Tout juste arrivé à Paris, entré en seconde au Lycée Saint-Louis, Emile Zola est mal à l’aise au milieu de ses camardes plus jeunes et plus riches que lui, se moquant de son accent marseillais. Ses années au lycée sont tristes, l’élève médiocre sauf en français est renfermé sur lui-même. Il est alors recalé deux fois de suite (1859-1860) au baccalauréat. Dégoûté, il ne le repassera jamais.


Le lycée Condorcet

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Situé au 8 rue du Havre dans le 9e arrondissement, le lycée Condorcet ouvre en 1804 dans un ancien couvent des Capucins. Au XIXe siècle, on le considère comme « le grand lycée libéral » de la rive droite. Ne disposant pas d’internat, il instaure un règlement assez souple, qui le fait choisir par la bourgeoisie progressiste parisienne. Le lycée n’a été ouvert aux filles que tardivement : les classes préparatoires en 1924, celles du secondaire en 1975. Dès 1927, la préparationnaire du lycée Condorcet Clémence Ramnoux est toutefois la première normalienne de la rue d’Ulm.

Marcel Proust, le garçon aux grands yeux noirs et aux tenues extravagantes, est lui aussi passé au lycée Condorcet. Il épate ses camarades, déclamant de mémoire des vers de Musset et Lamartine à la récréation. Il cumule cependant les absences à cause d’une santé fragile et finit par redoubler sa seconde. Très mauvais en mathématiques mais excellant en français, il est néanmoins inscrit plusieurs fois au tableau d’honneur et il écrit dans la revue littéraire du lycée. Le génie littéraire de Proust s’exprime déjà, même dans les billets qu’il échange avec ses camarades, témoins d’une recherche de la personnalité et de la sexualité de l’adolescent : « Connaissez-vous M.P. ? Je vous avouerai pour moi qu’il me déplaît un peu, avec ses grands élans perpétuels, son air affairé, ses grandes passions et ses adjectifs. Surtout il me paraît très fou ou très faux. Jugez-en. […] Au bout de huit jours il vous laisse entendre qu’il a pour vous une affection considérable et sous prétexte d’aimer un camarade comme un père, il l’aime comme une femme. […] Il vous écrit des lettres… fiévreuses. Sous couleur de se moquer, de faire des phrases, des pastiches, il vous laisse entendre que vos yeux sont divins et que vos lèvres le tentent. […] Est-ce une p…, est-ce un fou, est-ce un fumiste, est-ce un imbécile ?  »

Parmi les autres célèbres bacheliers de Condorcet : Paul Verlaine, Boris Vian, Claude Lévi-Strauss, Henri Bergson, René de Obaldia. Et bien sûr, parmi nos écrivains, il y a ceux qui échouent au baccalauréat : Jean Cocteau le rate deux fois avant d’être renvoyé pour indiscipline en 1904, Jules Laforgue le rate trois fois, probablement en raison de sa timidité qui lui fait perdre tous ses moyens à l’oral (parfois, savoir magnifiquement écrire ne permet pas de savoir bien parler…). André Malraux, pour sa part, n’est même pas admis à Condorcet, il abandonne donc ses études à 17 ans, n’obtenant jamais son bac...

 

Marie-Lou Copin, 

février 2021