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Bonne fête des mères ! Les écrivains et leur mère.

Le dimanche 30 mai, nous fêterons les mamans. De nombreux écrivains ont été inspirés et ont rendu hommage à leur mère. « Ma mère m'est nécessaire comme mon cœur. » déclare Sully Prudhomme, le premier prix Nobel de littérature (1901). Albert Cohen exhorte les « fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. […] Soyez doux chaque jour avec votre mère. Aimez-la mieux que je n’ai su aimer ma mère. » Jean-Paul Sartre retourne vivre chez sa mère à l’âge de 40 ans et y reste pendant 17 ans, jusqu’aux attentats de la rue Bonaparte en 1962. Les mamans, des personnes et des personnages incontournables pour nos écrivains.

 

Romain Gary : bonheurs et tristesses d’un amour absolu

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Romain Gary, dans son roman autobiographique La Promesse de l’aube, relate l’amour démesuré et inspirant que lui a voué sa mère. Né Roman Kacew à Vilnius en 1914 dans l’empire russe, Romain Gary grandit auprès de Mina, sa mère, qui l’élève seule et sans argent. Pourtant, Mina nourrit de grands espoirs pour lui : ambassadeur de France ou écrivain célèbre, Romain réussira dans la vie, elle en est persuadée. La famille émigre à Nice en 1928, et Mina travaille sans relâche pour assurer l’avenir de son fils chéri. Naturalisé en 1935, Romain Gary s’engage dans les forces aériennes françaises en 1940. Dans son roman, Gary raconte qu’au retour de la guerre, lorsqu’il revient triomphant à Nice en 1944, il apprend que sa mère était morte trois ans et demi auparavant. Gary puise force et espoir les deux-cent-cinquante lettres que Mina a pris le temps de lui rédiger, lui exprimant son soutien et son amour inconditionnels. En réalité, Romain Gary a été informé du décès de sa mère rapidement, et cette affligeante surprise du retour de la guerre a été inventée pour la fiction. Il reste qu’elle témoigne du déchirement vécu par le romancier. L’auteur deux fois prix Goncourt (une anomalie rendue possible par l’usage d’un pseudonyme pour La Vie devant soi) écrira un poignant hommage à l’amour maternel : « Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. […] Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. »

 

Albert Camus : l’amour discret d’une mère taciturne

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L’incipit de L’Étranger est certainement l’un des plus célèbres de la littérature française. Quelle froideur, quel détachement dans ces premiers mots : « Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier je ne sais pas. » Il ne faut pourtant pas y voir un reflet des sentiments d’Albert Camus pour sa mère, Catherine. Né en Algérie en 1913, orphelin de père, Camus a été élevé par une mère presque sourde, analphabète, mutique et très pauvre. Catherine a du mal à communiquer avec Albert et son frère quand elle revient éreintée de ses journées de ménage ; le silence est leur moyen de communication. Ceci rend d’autant plus importante la phrase prononcée par celle qui est d’habitude si avare de mots lors d’une réunion de famille : « Oui, il [Albert Camus] est bien. Il est intelligent. » Une déclaration efficace, simple, mais qui ira droit au cœur de Camus. Le Prix Nobel de littérature dédiera toute son œuvre à la lutte contre l’injustice, l’absurde, mu par une croyance en l’humanité et souhaitant mener le combat aux côtés des plus humbles, des oubliés, des silencieux, pour leur redonner une voix. Camus mourra brutalement avant d’achever Le Premier homme, mais ce dernier livre était dédié à sa mère qui ne savait pas lire : « Veuve Camus. À toi qui ne pourras jamais lire ce livre. » Preuve que l’amour peut s’exprimer même sans mots.

 

Baudelaire, un amour possessif

Charles Baudelaire perd son père à l’âge de six ans. Il vit alors une relation quasi-fusionnelle avec sa mère, Caroline Dufaÿs, comme il l’écrira plus tard : « Il y a eu dans mon enfance une époque d’amour passionné pour toi […]. Ah ! ç’a été pour moi le bon temps des tendresses maternelles. […] Tu étais à la fois une idole et un camarade. » Pourtant, un an plus tard, Caroline, qui est encore très jeune, se remarie avec un bel officier, Jacques Aupick. C’est un coup dur pour Baudelaire, qui déteste devoir partager sa mère avec son beau-père. Les relations entre les deux hommes vont se détériorer. Aupick ne supporte pas le comportement bohème et dépensier de Baudelaire et le fait mettre sous tutelle. Baudelaire va se rebeller contre la vie bourgeoise et conventionnelle tracée pour lui. Il se rapprochera à nouveau de sa mère lorsque celle-ci sera veuve pour la deuxième fois, et il envisagera même d’aller vivre auprès d’elle à Honfleur. Leur relation ne sera pas toujours sereine. Baudelaire lui adressera des lettres parsemées de reproches, de remords… puis d’excuses. Le poète lui en voudra aussi de ne pas avoir remarqué que son poème « Je n’ai pas oublié, voisine de la ville », la concernait dans le recueil des Fleurs du Mal, où il évoquait leurs moments de bonheur partagés durant son enfance. Caroline cependant viendra prendre soin de son fils, lorsque ce dernier est frappé de paralysie et d’aphasie, à seulement 46 ans. « Crénom », une vraie relation en dents de scie !

 

Proust, inspirant rite maternel d’un temps perdu

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« Je n’aime dans ce monde qu’une personne, c’est maman » : des mots qui témoignent d’un attachement inconditionnel et exclusif de l’écrivain à sa mère. Jeanne Proust est une mère présente et rassurante, elle veille constamment sur son garçon à la santé fragile, partageant avec lui son goût pour l’art et la littérature. Dans La Recherche du temps perdu, Proust témoigne de l’un des moments les plus importants et symboliques de son enfance et de sa relation à sa maman. En effet, si le garçon souvent s’est couché de bonne heure, il ne peut cependant s’endormir sans « le baiser du soir » de sa mère. « Ma seule consolation, quand je montais me coucher, était que maman viendrait m’embrasser quand je serais dans mon lit. » « Rite du soir » incontournable, attendu, chargé d’une émotion palpable, quelle n’est pas la tristesse de Marcel, lorsque ses parents ont des invités et qu’il doit aller se coucher seul. Un amour inspirant donc puisque l’écrivain en témoigne et l’inscrit dans son roman-fleuve. Quand sa mère meurt en 1905, Proust écrit à Madame de Noailles : « Elle emporte ma vie avec elle, comme Papa avait emporté la sienne. »

 

Madame de sévigné, une mère écrivaine au service de l’Histoire

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Madame de Sévigné est épistolière et mère à la fois, deux statuts qui s’alimentent l’un l’autre et sont indissociables. Lorsque sa fille Françoise se marie en 1669, elle quitte le domicile maternel de l’hôtel de Coulanges et part vivre en Provence avec son époux Monsieur de Grignan. Madame de Sévigné, fort affectée par cette séparation brutale, garde le lien avec sa fille par l’écriture. Ses lettres débordent d’amour maternel et sont marquées par le manque. Le 19 mai 1676, elle écrit : « Vous écrire, ma chère enfant, c’est mon unique plaisir quand je suis loin de vous ; et si les médecins, dont je me moque extrêmement, me défendaient de vous écrire, je leur défendrais de manger et de respirer, pour voir comment ils se trouveraient de ce régime ». Mais bien au-delà d’être des témoignages d’amour, ses lettres sont surtout des témoignages incontournables de la vie de la société du XVIIe siècle. En effet, la marquise raconte à sa fille son quotidien mondain, ses heures passées à fréquenter les salons. Elle lui explique les relations amicales qu’elle y noue, les commérages entre aristocrates et elle parle des textes des nouveaux auteurs à la mode. De plus, elle fait de sa correspondance une œuvre d’autrice : elle travaille son style, suivant le précepte de la spezzatura, une sorte de négligence maîtrisée que pratiquent les mondains de l’époque. Un amour inconditionnel et prolifique, qui permet la production d’une remarquable œuvre littéraire, elle-même devenant un très précieux témoignage historique.

 

 

En somme, l’amour maternel, passionnel et fusionnel la plupart du temps chez nos écrivains, est souvent synonyme d’impulsion créatrice. L’amour d’une mère peut être le moteur de la vie et de l’écriture.

Alors rendons hommage à nos mamans pour leur fête. Pourquoi ne pas leur déclarer notre amour, leur écrire  quelques lignes ou un poème ou bien encore les emmener faire une promenade champêtre, comme Colette. « Car j'aimais tant l'aube, déjà, que ma mère me l'accordait en récompense : J'obtenais qu'elle m'éveillât à trois heures et demie, et je m'en allais, un panier vide à chaque bras, vers des terres maraîchères qui se réfugiaient dans le pli étroit de la rivière, vers les fraises, les cassis et les groseilles barbues. » (Sido, 1930)

 

Emmanuel Guedj, 

Vanessa Le Leslé, 

Marie-Lou Copin.

Mai 2021.